Chère Architecture,
Viens, assieds-toi, il faut qu'on parle. Enfin, il faut que je te parle. Je tiens avant toute chose à te rappeler une chose importante : tu as été et tu resteras une des plus belles choses de ma vie. je ne t'oublierai jamais et je sais bien tout ce que je te dois, tout ce que tu m'as apporté et qui fait de moi ce que je suis aujourd'hui. Mais je préfère être franche avec toi, arracher d'un coup sec le sparadrap, couper court à tout suspense pour t'épargner le drama : je te quitte.
Et je ne te quitte pas n'importe comment : je vais te faire le coup du "c'est pas toi, c'est moi".
*Comment ça un coup de pute ? pas du tout ! moi aussi, à chaque fois qu'on m'a fait ça, je me disais que putain, quelle ramassis de bullshit ton blabla ! Mais en fait, je comprends maintenant.*
D'ailleurs tu vas rire, chère architecture, je te quitte aujourd'hui, mais ça ne veut pas dire que notre histoire est finie. Au fond de moi, je resterai toujours cette gamine de 6 ans qui construit des cabanes. C'est juste que je ne suis pas de taille face à toi et ta cruelle réalité. Je m'en rends bien compte à présent, après toutes ces années passées à tes côtés, après tout ce que j'ai fait pour toi, j'ai décidé de rendre les armes. J'y ai déjà laissé une hernie discale à 28 ans, je n'en donnerai pas plus.
Pourquoi me diras-tu ? Mais parce que , comme je te le disais, je suis toujours cette gamine de 6 ans. Et que, depuis les presque 7 années que nous partageons, je peux bien te l'avouer maintenant : j'ai eu une brève aventure qui m'a ouvert les yeux. C'était l'été, nous n'étions pas encore vraiment ensemble toi et moi, nous apprenions à peine à nous connaitre, ne m'en veut pas. On était censées être en "pause" Tu sais, ce court-métrage auquel j'ai participé et pour lequel j'ai imaginé et construit un petit décor ? Et bien ce tournage m'a apporté plus d'épanouissement personnel en un mois que toi en 7 ans. Je repense souvent à lui, j'ai même l'impression que nous avons partagé bien plus qu'une petite aventure estivale. Aujourd'hui encore après toutes ces années, il y a encore ce je ne sais quoi qui fait qu'il me comprend ; point n'est besoin de briser la glace, j'ai l'impression qu'en un clin d'œil on se retrouve. je suis vraiment désolée de t'annoncer ça si abruptement, mais toi non plus tu ne fais pas dans la finesse parfois. Donc voilà, c'est aussi simple que ça : je suis tombée amoureuse d'un te tes meilleurs amis.
Mais au fond, tu devais bien t'en douter un peu non ? Moi l'éternelle rêveuse, toi si réaliste. Tu ne peux plus ignorer maintenant à quel point toi et moi on s'est éloignées ? Au fond, si tu regardes bien, tu sauras que j'ai raison. Tu ne me fais plus rêver et moi, je ne sais plus faire semblant, je n'en peux plus de te décevoir comme ça. Et je sais bien ce que tu vas me dire : qu'un tien vaut mieux que deux tu l'auras, que lorsque je reviendrai vers toi tel un pénitent repenti en pleine épiphanie, tu te vengeras à coup de "je te l'avais dit, tant pis pour toi, va chier dans ta caisse bitch !". mais je dois essayer. Je ne me l'explique pas, et je sais bien que ce n'est pas juste pour toi mais je dois penser à moi avant tout car c'est de ma vie qu'il s'agit. Tu me connais mieux que personne, tu sais bien que je n'ai pas la tête sur les épaules. Que la règle de sécurité §2 de l'article O, j'en ai plein le dos.
*Oui, ok, en vrai j'en ai plein le cul. Ces petits riens du quotidien que tu ignores si facilement quand tu es amoureuse, je n'arrive plus à les digérer avec toi.*
Mais tu sais, faut pas croire hein, ce n'est pas facile pour moi de te dire tout ça. J'ai mis du temps à comprendre le couac. 4 mois exactement ça m'a pris ; à rassembler mes mots, choisir le bon moment, peser le pour et le contre, en parler à mes proches pour être sûre que ce n'est pas une stupide crise d'ado de la trentaine. J'ai très vite su que ça venait de moi mais j'ai eu du mal à oser envisager ce changement qui pourrait de nouveau ensoleiller ma vie. Tu sais ? le morceau de sucre qui aide la médecine à couler. Car, je dois te le reconnaitre : tu étais devenue tellement confortable. Avec toi, mon avenir était tout tracé, je voyais loin, ma vie filait bien tranquillement tout droit sur des rails. Les quelques imprévus qui m'attendaient au tournant, je pouvais déjà les anticiper, sûre que quoi qu'il arrive, j'aurais forcément la solution au problème. Seulement voilà : cette stabilité là m'effrayait bizarrement. Depuis que je m'étais liée à toi par un contrat à durée indéterminée, je ne trouvais plus le sommeil le soir, j'avais du mal à me regarder le matin dans le miroir. Pire : tous les prétextes étaient bons pour éviter de passer du temps avec toi comme faire le book de l'agence sur InDesign tard le soir au lieu de dîner en tête à tête avec toi sur Autocad. Je dois être un peu tarée de laisser tout ça sans doute. Et pour quoi ? De l'intermittence ? De nouveaux projets ? Le monde qui n'existe pas ? Cravacher comme une esclave à faire des heures impossibles pour la beauté du septième art ? Ne pas savoir de quoi demain sera fait ? Si ce putain de téléphone va se mettre à sonner un jour ? Toujours changer de chef et tomber la plupart du temps sur des artistes torturés ne sachant exprimer le fond de leur pensée avant de voir le résultat fini et constamment recommencer ? Hum... ben ouais. mais en même temps, tu fais souvent pareil tu sais, sauf que tes maîtres d'ouvrages eux ont plus la fibre financière qu'artistique et que, sous couvert de s'en mettre plus dans les poches, on sacrifie la qualité à la rentabilité. Quelle ironie quand on sait que tu es censée durer toujours. Je ne vois pas ça comme du masochisme mais comme l'occasion d'essayer de faire ce pourquoi ma tête semble faite. De toute façon, quoi que je te dise, c'est trop soudain, tu ne comprendras pas tout de suite. Et dans quelque temps, tu te demanderas comment il a pu en être autrement crois-moi. Que finalement, c'était avec toi que je luttais.
Et puis ta lenteur aussi. Mon dieu, ta lenteur, je n'en peux plus. Cela faisait très exactement un an et huit mois que je travaillais sur le même projet qui, si tout allait bien verrait le jour au terme de trois années de travail. Trois putain d'années. On sait fabriquer un être humain en neuf mois bordel ! Je n'ai pas cette endurance moi.
Et de toute façon, arrêtons de nous leurrer, la différence fondamentale reste simplement là : comment puis-je construire pour ton monde réel alors que je passe mon temps à essayer de le fuir ? Si je réussis à subsister ici moi, c'est uniquement parce que je m'efforce d'oublier cet univers où tu règnes en maître. Ce que je veux moi, c'est concevoir des maisons pour les hobbits, designer le vaisseau spatial d'Anakin Skywalker, décorer le dortoir d'Hermione Granger ! Pour être complètement honnête, je kifferais cent fois plus avoir mon nom au générique d'un film que de le voir gravé sur la plaque d'un immeuble haussmannien. Désolée mais je ne te vois pas comme la mère de mes enfants.
Alors voilà, chère architecture, pourquoi je te quitte. Je reviendrai peut-être vers toi, un jour, si mon rêve ne se réalise pas. Et ce sera différent bien sûr. Et heureusement d'ailleurs parce que nous ne pourrions jamais reprendre là où nous nous sommes arrêtées. Mais je dois essayer au moins. Pour ne pas avoir ce "et si" qui me trotte dans la tête quand j'aurai 70ans. Je sais bien que ça sera dur (et donc forcément drôle), que je repars un peu de zéro, mais si je ne le fais pas maintenant, je le ferai quand hein ?
Aller, sans rancune. Et on reste amies hein ? Ca me ferait vraiment de la peine de ne plus avoir de tes nouvelles tu sais. Qui sait, on pourra même s'apporter un peu de réconfort toi et moi durant les longues soirées de l'hiver qui s'annonce ? Ce serait facile, on se connaît par coeur. Qui sait, ça pourrait même te faire du bien, t'aider à nous séparer en douceur... En souvenir du bon vieux temps ?
Avec toute mon affection,
____over and out____.
jAne.
Bien dit... pour être architecte de nos jours il faut être le fils de l'agence de Papa.... sinon...
RépondreSupprimer